Les lettres des Bas-Fonds

Fin de cycle. Infernal. Mélange d’interrogations, de peur, de nervosité, puis d’acharnement, qui m’a semblé interminable et à la fois passé comme un éclair.

Comme une folie survoltée me perdant dans un monde irréel. Je ne sentais plus le froid, la pluie, le chaud, le vent lorsque je rentrais chez moi le soir. Et je serrais les dents dès que je franchissais le seuil de ma porte, prétextais la fatigue due à mon traitement nouveau. Oui, c’était vrai aussi, mais pas que.

Nicolas, ce fut ce que tu as nommé « se faire bouffer ». Non, pas tout à fait, plutôt un voyage à l’intérieur de mon cerveau, mes pensées, mais également une exploration sauvage de mes tripes, ma poitrine, mes joues. J’étais excitée. Comme jamais.

Ce texte, j’ai envie de te l’écrire depuis que tu m’as parlé de ta sœur, de ses réaction et aveu suite à une thérapie qu’il est possible de mettre en place par le biais du coloriage. J’en ai fait et ce que je peux t’en dire de façon concrète, c’est que les très petites plages de couleur à remplir t’incitent à ne pas dépasser leurs traits. Le choix de ce qui te sert à colorier est également déterminant. Une large mine de feutre et c’est la cata. Moi, le peu que j’en ai fait, j’ai préféré le crayon de couleur, pour me permettre également de composer le tableau que je voulais voir apparaitre devant mes yeux. Des robes de fées bleues, des fleurs rouges, des mini tiges vertes, etc… Mais si un jour tu voulais t’essayer à cet exercice, tu te rendrais compte que si, par exemple, tu choisissais un critérium pour colorer ces plages de façon harmonieuse, tes fées n’auraient pas la même allure. Gris foncé et blanc donnerait un rendu plutôt triste, avec un stylo BIC, tu verrais les passages de ton stylo sur le papier ainsi que la force que tu mets à remplir ton tableau, le pastel te fera voir un monde féérique qui change encore. J’ai arrêté bien vite l’art thérapie par le coloriage. A vrai dire ça me gonflait et puis je n’y trouvais d’intérêt que s’il faisait silence autour de moi. Et le silence était finalement suffisant.

Je ne sais pas si cet exercice convient à ta sœur. La première chose est de savoir si elle s’est retrouvée devant sa feuille par choix ou si on lui a gentiment proposé, ou encore forcé à le faire dans le cadre d’un atelier. Là non plus ce n’est pas pareil. Parce que le but de tout ça est tout de même bien de libérer son esprit un moment, de lâcher prise, s’évader un peu. Je ne suis pas en train de te dire qu’elle a choisi un critérium pour faire son tableau, mais peut-être a-t-elle voulu ou s’est-elle laissé se décharger de choses dures à vivre au quotidien. Comme elle en a plein la tête, alors le noir du noir s’expulse…

 

J’aime écrire, j’aime lire, j’aime t’écrire et te lire. Les histoires, les contes et les mots de manière générale. Les jeux de mots m’attirent, je ne saurais t’expliquer d’où cela me vient, mais je m’amuse beaucoup à triturer tout ça. Sauf qu’ici on est loin du vulgaire mot croisé.

J’ai touché à celui que j’appellerai aujourd’hui : « Les lettres des bas-fonds ». C’est un jeu qui t’oblige à descendre dans les caveaux de ton âme, c’est celui que je trouve le plus dangereux de tous. Je ne pensais pas qu’un jeu pouvait être marquant à ce point. Au point de te sentir comme droguée et en manque lorsque tu n’y joues pas. A la base, je voulais juste me faire du bien, m’évader. Et non prouver quoi que ce soit. Juste tenter, essayer, pour voir si une bestiole avait pu se faufiler quand même entre des lettres. Pouvaient-elles avoir un sens, une fois rangées ? Mises dans un ordre précis. J’ai alors pris une gomme, un crayon de papier qui à la longue sont devenus des armes. Mes armes. Et elles se sont retournées contre moi.

Une semaine après le 3 mars a été le début d’une période compliquée parce qu’instable. Tout ce que je t’ai dit ce jour là, je ne l’avais pas sorti comme ça, à la légère. Même si je m’étais trompée sur toute la ligne, je n’en avais pas moins été secouée avec la peur de te perdre. Alors il était évident qu’il allait me falloir quelques jours pour reprendre mes esprits.

En rentrant un soir, seule chez moi, je me suis regardée dans la glace. J’étais fatiguée, état propice. J’ai plongé mes yeux dans mes yeux :

« Est-ce que tu es partie, vraiment ? Dis quelque chose si tu es là… Ne te cache pas ».

Et mon visage n’a pas bougé, mon sourire étrange n’est pas revenu, mes traits ne se sont pas durcis. Mon cœur ne s’est pas bardé d’acier. Je me suis sentie vide, légère dans ma gorge et mes poumons. Toute seule avec moi seule. Ca m’a donné le vertige, plus de filet sous le funambule. Fragilité totale et tristesse.

Je suis retournée travailler et j’étais silencieuse. Je ne voulais déranger personne, faire un peu profil bas pour me reprendre et aller mieux. Ce n’est pas que je ne voulais pas te parler, c’est que j’avais le sentiment que je n’avais rien du tout à dire, que tout semblait sans saveur, fade. Comment tenir de bonnes discussions dans ces conditions ? J’avais l’impression que de t’en parler ne réussirait qu’à me faire ressasser. Tu n’avais pas besoin de subir cela et moi non plus.

Pareil pour les collègues, je suis donc restée le nez dans mes affaires et c’est tout.

Et puis un matin, alors que je cherchais un bloc pour écrire, je n’ai pu trouver que le rouge. Je cherche une page vierge et en les tournant pour en trouver une, je tombe nez à nez avec ces fameux dix noms, qui étaient au cœur de notre discussion du 3. J’ai fermé le bloc, comme s’il était une boite de Pandore, puis suis restée figée, puis j’ai tapé du pied. Et oui. Oui, j’ai repris le bloc. Tel un camé qui reprend son sachet. Critérium, gomme. Et je n’ai plus rien lâché. J’ai prié le sort pour que ça me laisse tranquille le plus vite possible. Ce n’était plus une question d’avoir ou non confiance en toi. J’ai confiance en toi. C’était le besoin de voir jusqu’où pouvait m’emmener un jeu pareil.

La chose que j’ai à cœur de te faire comprendre, c’est que je voulais jouer. Jouer seulement. Comprendre pourquoi j’avais eu des mauvaises pensées.

 

Je pense de nouveau à ta sœur, au « dessin » qui a pu ressortir de sa feuille. Le noir. Noir absolu. Je comprends un peu ce qui a pu se passer.

Je suis restée 3 jours entiers à ne plus faire autre chose que de rayer des lettres au fur et à mesure. Sans bosser, sans manger, ne parvenant pas à quitter mon bureau et cette putain de feuille. Et doucement, j’ai descendu ces marches qui mènent aux bas-fonds. Ce que j’ai trouvé, Nicolas, maintenant que je suis remontée de cet enfer, c’est que ce que j’ai lu est le reflet de mon état d’esprit. Juste le mien. Mes dépressions, mes peurs, mes nouvelles phobies. Pour ne rien te cacher, j’ai trouvé et traduit 5 ou 6 versions différentes. Toutes plus effrayantes les unes que les autres. C’était démentiel. Je n’ai jamais vécu une telle expérience. Jamais. Mais ce qui m’a le plus choqué sur moi-même, c’est que je n’ai jamais pleuré, jamais été dégoûtée, juste, je voulais aller jusqu’au bout de ce jeu macabre. Puis un soir, toutes les lettres sont entrées dans les cases. Mes pieds ne touchaient plus le sol, de soulagement, comme si je venais de finir un marathon. J’ai regardé une dernière fois ces noms, gravés comme sur du marbre sur ma feuille. Et je l’ai injuriée sauvagement.

Mon critérium s’est baladé, lentement et façon mécanique comme s’il fallait que je courre encore un peu après la ligne d’arrivée, pour reprendre mon souffle. Et là, j’ai trouvé des mots d’amour. Après toute cette tension, cette horreur, je lisais l’Amour entre les lettres. J’ai souri et c’est là que je me suis dit que ce jeu n’offrait à voir que les tréfonds de l’esprit.

Au-delà de cet affreux moment qu’il fallait que je t’avoue, tout cela m’a ouvert les yeux sur mes comportements et attitudes. Celles qui sont les plus extrêmes, celles qui peut-être m’ont incitées à rencontrer une autre, dans ma tête.

 

Fin de cycle. Avec entre temps un passage chez ma neurologue. Peut-être t’en parlerai-je dans un autre texte ?

 

Mais fin.

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